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Groupe scolaire Camille Desmoulins

L’histoire de l’école Camille Desmoulins remonte à 1883, c’est en effet grâce à un généreux Saint-Quentinois, M. Edouard Dufour que tout a commencé.

Celui-ci, par son testament en date du1er février 1883 (il décédera le 4 novembre de la même année),  lègue à la ville de Saint-Quentin, la somme de 150 000 francs destinée à la construction dans un endroit aéré et salubre, à choisir par le Conseil municipal, d’une école mutuelle et laïque, pour 200 garçons au minimum, ainsi qu’aux frais d’entretien de cette école, en vue de la gratuité absolue de l’enseignement.

En raison des obligations imposées par le donateur relatives à l’enseignement mutuel (annexe 1), la ville de Saint-Quentin ne pourra pas disposer immédiatement du legs.  De nombreux pourparlers seront échangés en 1885 et 1886 avec le Ministre de l’Instruction publique. Ce n’est qu’en 1888, cinq ans après, que le gouvernement autorisera la Ville à accepter ce legs par décret du Président Carnot, à la date du 20 septembre 1888  

Une classe en 1919

Hormis le type d’enseignement,  M. Edouard Dufour fait également le vœu que cette fondation soit dédiée à la mémoire de son oncle Théophile Dufour (Annexe 2). Il  demande que sur la façade principale, une large plaque en marbre porte l’inscription suivante, bien lisible, bien entretenue : « Fondation Félix et Edouard Dufour. Ecole Théophile Dufour, représentant du peuple en 1848. Ecole mutuelle et laïque. »

On y trouve aussi la précision suivante : « dans le cas où l’on viendrait à changer, soit l’esprit, soit la lettre de ce legs, cette somme de 150 000  francs retournerait à ma succession…. » Ce qui revient à dire que tous changements dans l’application de ses volontés entraîneraient le remboursement des sommes perçues par la ville aux ayants-droits, ces quelques lignes vont provoquer par la suite de grands bouleversements dans l’histoire de l’école.

Encore une fois, E. Dufour ne laisse rien au hasard et donne quelques indications concernant les caractéristiques de  l’emplacement où devra s’ériger la nouvelle école : « l’endroit  devra être aéré et salubre. »

Il était exclu de la bâtir au centre ville, le nombre d’écoles y étant déjà suffisantes et les terrains trop chers, il fallait donc la prévoir dans les faubourgs. Le choix se portera sur le quartier de Remicourt, celui-ci  est à cette époque  en pleine expansion, construction d’usines, percements de rues nouvelles que l’on bâtit rapidement et où l’on trouve encore des terrains aérés et salubres comme les termes du legs l’exigent.

Après quelques recherches, la ville acquière, en 1886, pour la somme de 25 000 francs, un terrain de 1375 mètres carré ayant toutes les caractéristiques requises situé 113 rue Camille Desmoulins,longeant la rue des villas (futur rue Louise Hughes) et appartenant à M. Deutch-Bernard.

Le quartier de Remicourt en 1890:  Plan : Société Académique

 

Le premier bâtiment construit en 1888 existe encore  aujourd’hui, il se situe le long de la rue Camille Desmoulins en retrait de quelques mètres de la chaussée, cette partie située entre la rue et l’école sera dans les premières années la cour des maîtres, celle des enfants sera, elle, de l’autre coté du bâtiment.

Le bâtiment et la  salle de classe construits en 1888, de nos jours : Photo Société Académique

Son aspect extérieur a peu changé contrairement à l’intérieur qui, lui, a été  totalement modifié. Les classes du rez-de-chaussée ont disparu faisant  place après la 1er guerre à un préau fermé servant de temps à autre de salle de cinéma, devenues aujourd’hui  une salle d’éducation physique, en 1953 on y réaménagera 2 classes provisoires pour accueillir les enfants de l’école Quentin Barré en cour d’agrandissement ; les combles aménagés après  1918 accueillent aujourd’hui une salle d’éducation musicale.

Les plans du bâtiment sont exécutés par l’architecte municipal M. Delmas, les travaux sont, eux, confiés aux entreprises Gillet, Rucher, Paraingault et Delmotte. Le coût total de l’école travaux et achat du terrain s’élève à 53 296, 01 francs soit 25 000 francs pour le terrain et 28 296,01francs pour les travaux. Le  reliquat du legs sera placé et le capital ainsi que les  intérêts seront employés aux traitements du maître et de l’adjoint, et à l’entretien des bâtiments.                                                    

L’école Théophile Dufour (elle ne prendra le nom de Camille Desmoulins que quelques années plus tard) ouvre ses portes le premier octobre 1889, pour cette première rentrée ceux sont 160 élèves répartis dans 3 classes qui fréquenteront l’établissement, sous la direction d’un maître et d’un adjoint.

Cette école pratiquant l’enseignement mutuel fera figure d’exception dans le paysage scolaire Saint-Quentinois en cette fin 19ème, l’enseignement de type mutualiste ayant était abandonné depuis plusieurs années.

On peut supposer que la première motivation qui incite la ville à faire une exception à la règle et à accepter les conditions particulières du legs Dufour est purement financière, puisque le fonctionnement de celle-ci n’exigera ni emprunt ni financement supplémentaire tant pour sa construction que pour son

fonctionnement et de doter ainsi au moindre coût le quartier de Remicourt d’un groupe scolaire qui lui faisait défaut.

L’école Théophile Dufour ne sera pas une école mutuelle proprement dite, elle ne comptera pas plus de 200 élèves, la moitié recevra l’enseignement des deux maîtres pendant une bonne partie de la journée d’après le mode simultané. L’enseignement mutuel pur n’y sera en usage que pour les plus jeunes élèves, il s’agira plutôt d’une école à enseignement mixte.  

Pendant près de 15 ans l’école va fonctionner en proposant les deux types d’enseignement mais dès 1901 l’inspection académique met le doigt sur les problèmes que pose l’enseignement de type mutualiste et fait parvenir un rapport à la ville de Saint-Quentin, les quelques phrases suivantes tirées de ce rapport sont sans équivoque: «  J’ai l’honneur de vous informer que l’école Théophile-Dufour, de Saint-Quentin, la seule école mutuelle existant encore en France, compte 200 élèves, dont 191 la  fréquentent régulièrement, 90 dans la classe du directeur, 101 dans celle de l’adjoint. Ces deux maîtres sont fatigués jusqu’à l’épuisement.

Et, d’autre part, malgré toute l’activité que ces instituteurs peuvent dépenser, il leur est impossible de suffire à leur tâche. C’est ainsi qu’une grande partie du travail écrit des élèves ne peut être revu, faute de temps.

L’intérêt des enfants s’accorde donc avec celui des maîtres pour souhaiter qu’une amélioration soit apportée à cet état de choses. »

C’est en 1905 que la ville estime que cette situation ne peut perdurer plus longtemps. Hormis les problèmes liés à l’enseignement mutualiste, se pose également celui de la  taille de  l’école, celle-ci ce révèle insuffisante pour recevoir l’ensemble des enfants du quartier et de surcroît le  mode mutuel ne donne pas les résultats que l’on obtient dans  le mode simultané.

Au vue de ce constat, la ville va décider d’entreprendre les démarches nécessaires afin  de changer le mode d’enseignement et  de passer du  mode mutuel au mode simultané.

Cette décision va mettre la ville dans l’obligation de rembourser  les 150 000 francs du legs Dufour et de répartir celui-ci de la façon suivante :

- 10.000 frs. aux asiles pour la distribution chaque hiver de chaussures et vêtements.

- 10.000 frs à la Caisse des Ecoles pour la même chose.

- 30 000 frs aux Hospices pour construction de béguinages.

- 100 000 frs aux héritiers.

Notons que si en 1889 elle fait figure d’exception au niveau local, en 1902 ce caractère exceptionnel est devenu  national, elle a été  la dernière école mutualiste en France. En prenant cette décision, la ville de Saint-Quentin met un terme à l’aventure de l’enseignement mutualiste ; c’est donc bien une page de l’histoire de l’enseignement qui se tourne.

Ces changements vont s’accompagner d’importants travaux dans l’école, la disposition et la physionomie  des bâtiments  liées à l’enseignement mutualiste se prête mal au mode simultané, les classes étant plus petites pour ce dernier elles devront donc être plus nombreuses.

Avant les travaux, l’école comportaient 3 classes 2 grandes de 82 mètres carré pouvant recevoir environ 90 élèves chacune et une petite pouvant, elle, recevoir 30 enfants.

On va donc en rajouter trois dans la cour pouvant accueillir 50 élèves chacune. On ne modifie pas les anciennes ce qui porte la capacité d’accueil de l’école à environ 300 élèves contre 200 auparavant.

Ce sont deux classes qui dans un premier temps seront rajoutées, la troisième sera elle ouverte à la rentrée  de septembre 1907, à la fin de l’année 1907-1908 le nombre des élèves était de 262 et sera de 307 l’année suivante.

Le bâtiment construit entre 1905 et 1907 et rehaussé d’un étage après 1918 : Photo Société Académique

Le nombre d’enseignants évolue aussi et  passe de deux (un maître et un adjoint) à quatre : un directeur, deux instituteurs et une institutrice.

C’est le 15 septembre 1905  qu’est officiellement créée par arrêté ministériel l’école primaire publique de garçons de la rue Camille Desmoulins.

A quel moment l’école T. Dufour va-t-elle prendre le nom de C. Desmoulins (annexe 3) ?

Aucun écrit ne vient nous donner une information précise sur la date à laquelle l’école change de nom, nous constatons toutefois que dans certains documents elle conserve le nom de T. Dufour jusqu'au début des années 1930, dans d’autres écrits pour la même période elle est appelée : « école de garçons de la rue C. Desmoulins ancienne école T. Dufour. » Il semblerait toutefois que le nom de C. Desmoulins lui et été attribué officiellement entre 1925 et 1930. » 

La première guerre mondiale va elle aussi marquer de son empreinte l’histoire de l’école,  fin août 1914 une compagnie du 10éme RIT( régiment d’infanterie territoriale dont la caserne était située à l’emplacement actuel de l’école  plein air) sera cantonnée dans l’école en attendant de prendre part à la bataille de Bellenglise . L’enseignement va être suspendu en septembre 1914 , certains instituteurs étant mobilisés, d’autres fuient la ville à l’arrivée des troupes allemandes, il reprendra progressivement fin 1914.

En mars 1917, la ville est évacuée de ses habitants, l’occupant resté seul va piller systématiquement toutes les habitations, usines et bâtiments publics, l’école T. Dufour n’échappera pas à la règle. Les cuivres, le zinc des toitures, les canalisations en plomb seront enlevées, tout ce qui peut aider l’occupant à soutenir son effort de guerre va disparaître.

A la libération, on retrouve l’école vidée de son mobilier, les bâtiments laissés à l’abandon pendant de longs mois sont inutilisables.

Une classe en 1922

Une classe en 1922 - Cotonnière, rue de Mulhouse pendant les travaux © Collection particulière

Il faudra attendre plusieurs mois pour qu’elle retrouve un fonctionnement normal. La remise en état des bâtiments va durer jusqu’en 1925. Les classes de la première école vont être transformées en préau couvert,  on va rajouter un étage au  bâtiment construit en 1907, de trois classes celui-ci passera à six, il sera désormais muni d’un vestiaire et de lavabos, ces travaux entrepris après 1918  seront les dernières modifications importantes apportées à  l’école de garçon Camille Desmoulins elle prend à cette époque  son aspect définitif celui qu’on lui connaît encore aujourd’hui.

En 1920 l’école T. Dufour (encore nommée ainsi dans les délibérations du C M) comporte cinq classes fonctionnant le matin pour les garçons et l’après midi pour les filles, ce type de fonctionnement avec partage des locaux le matin pour les garçons et l’après midi pour les filles est probablement dû au manque d’écoles en cette période de reconstruction.

Pendant la seconde guerre mondiale  l’école va servir à plusieurs reprises de cantonnement aux troupes d’occupations, pendant ces périodes la classe se fera dans les locaux de la cotonnière rue de Mulhouse.

Très rapidement la municipalité prend conscience des problèmes que pose l’absence d’une école de fille et d’une maternelle, et dès 1924, en prévision d’un éventuel agrandissement la ville commence à racheter les terrains jouxtant l’école, ceci afin d’éviter l’apparition de constructions nouvelles aux abords de celle-ci, certains de ces terrains serviront provisoirement de Jardin école.

Il faudra cependant attendre la deuxième moitié des années 50 pour que ce projet voie le jour.

Une classe en 1946 © Collection particulière

 Intérieur d'une classe en 1950 © Collection particulière

Les nouveaux bâtiments rue Louise Hugues sont totalement différents des anciens, plus lumineux, sans étage, plus adaptés aux contraintes de l’enseignement. Ils se composent pour l’école des filles de 4 classes pouvant recevoir 160 élèves, ainsi qu’une salle réservée à l’enseignement ménager.

L’école maternelle est constituée de 3 classes pouvant accueillir120 enfants et d’une salle de propreté.

Ces  travaux seront les dernières grandes modifications que l’on va apporter à l’école ils marquent également la naissance du groupe scolaire Camille Desmoulins.

 Dessin représentant les bâtiments construit rue Louise Hugues : Document archives Municipale de St-Quentin

 Les bâtiments  construits rue Louise Hugues de nos jours : Photo Société Académique St-Quentin

 Une classe en 1967/1968 © Collection particulière

Aujourd’hui, ceux sont 191 enfants qui sont accueillis par 8 professeurs des écoles au sein de l’école élémentaire. L’école Camille Desmoulins est l’une des plus anciennes de Saint Quentin, sans le legs d’Edouard Dufour, fait il y a 130 ans, elle n’aurait probablement  jamais existée.

 

Annexe 1 : La particularité principale  de l’école mutualiste est liée aux méthodes d’enseignement. Pour faire fonctionner une école de ce type un seul maître juché sur son pupitre assisté de ces  moniteurs généraux ou adjoints est nécessaire. (Une classe peut comporter jusqu'à plusieurs centaines d’élèves).

Ce type d’enseignement apparu en France au milieu du 18ème siècle eu ses heures de gloire au début du 19ème il disparut en France progressivement après 1830.

Annexe 2 : Fils de Jean François Dufour et de Elise Marie Anne Denelle, oncle d’Edouard Dufourt,  Théophile Dufour  naquit à Saint-Quentin le 18 juin 1800.

Républicain modéré il fut élu en avril 1848 représentant du département de l’Aisne à l’Assemblé constituante. Il consacra une grande  partie de son temps et de  sa fortune à la fondation d’écoles gratuites de salle d’asile à Saint-Quentin.

Il décéda le 19 novembre 1866 à Saint-Quentin et fut  inhumé au Cimetière Saint-Jean ou sa sépulture est encore visible aujourd’hui.

Annexe 3 : Lucie-Simplice-Camille-Benoist Desmoulins est né à Guise le 2 mars 1760, d’abord avocat il devint l’une des figures majeures de la révolution, il fut l’un des orateurs du club des Cordeliers Partisan des mesures révolutionnaires les plus violentes. Après la fuite de Louis XVI il se déclare républicain, le 5 décembre 1793 il lance le journal le Vieux Cordelier dans lequel il fait de vibrants appels à la clémence.

Arrêté le soir du 31 mars 1794, jugé trop indulgent, il fut condamne à mort et exécuté à Paris le 5 avril 1794.

                                                                                                          Camille Desmoulins © Société académique

                                    

 

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