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Billet à Henri Martin

 

Vous êtes un homme illustre et je n’ai pas la prétention de vous l’apprendre puisque vous écrivîtes l’Histoire de France en vingt-cinq volumes. Ces vingt-cinq volumes forment le fonds de toutes les bibliothèques et l’on s’accorde à trouver qu’ils sont remarquables. J’en conviens.

Les pouvoirs publics ont consacré votre gloire : une avenue de la capitale et un méchant boulevard de votre ville natale sont placés sous votre vocable. Et le lycée où de jeunes potaches se préparent au baccalauréat porte votre nom.

Votre célébrité durera.

Du moins, c’est ce qu’ont décidé vos amis le lendemain de votre mort. Ils vous ont hissé sur un piédestal de granit et votre redingote cintrée en bronze, orne une place publique. Cette statue nous l’avons tous admirée. Nous avons compris que votre œuvre était impérissable. Votre geste d’airain la fixe dans l’histoire.

L’histoire même est votre propriété, c’est vous, avec quelques autres qui avez rendu définitive celle de notre pays, vous avez expliqué quelles étaient les divisions héréditaires entre Français et c’est pour enseigner votre histoire plus que pour apprendre à lire, que fut créée l’école officielle.

Vous êtes donc l’un des penseurs qui formèrent la France nouvelle ; on le savait de votre vivant ; aussi vos paroles étaient- elles des oracles et l’on se rappelle encore celles que vous prononçâtes à Laon devant le monument de trois instituteurs de l’Aisne.

Il y a des gens qui font la guerre à cette grande idée de la patrie. Il y a des gens qui vous diront que la patrie est un vieux préjugé que cela a fait son temps qu’il n’y a que l’humanité. Ce sont là des doctrines qui précipitèrent les peuples dans la mort et dans le néant. A vous instituteurs de combattre ces faux prophètes au nom de la religion de la patrie. Soyez les apôtres de cette religion. Préparez à la France des citoyens, des citoyens soldats. C’est là le but; l’accroissement des connaissances n’est que le moyen.

Vous êtes philosophe, vous êtes statufié; l’effondrement de vos espérances sur les éducateurs de la France vous laisseront d’airain. Peut-être conviendrez-vous en descendant de votre piédestal que c’est vous qui avez porté la première atteinte à cette patrie qui vous était si chère en tirant du passé les causes de divisions entre les français.

Certes votre œuvre documentaire est admirable, elle fait le fonds inévitable des bibliothèques. Mais elle était faite pour les instituteurs et ceux-ci ont cessé déjà d’en tirer leurs manuels scolaires.

L’injustice des hommes a voulu que seule la coupe de votre redingote devienne imperméable.

 

Y.

 

Le journal de Saint-Quentin

Septembre 1912

B.M. Fonds local.

 

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